Aux âmes bien nées...

Esther Kahn



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le réalisateur - les acteurs - galerie
notes sur le film (ce qui a été coupé) - autour du film (la nouvelle, "Hedda Gabler")

Le nouveau film d'Arnaud Desplechin ("La Sentinelle", "Comment je me suis disputé (ma vie sexuelle)"), co-produit par Why Not Productions et Canal+, a été tourné à Londres au début de l'année dernière. Filmé en anglais avec un casting franco-anglo-américain, il raconte l'histoire d'une jeune juive Hassidique qui essaie de faire carrière dans le théâtre, à la fin du XIXe siècle.

Si le choix d'une production en anglais peut sembler a priori curieux pour un auteur assez typiquement hexagonal, cela se défend à plusieurs titres : d'abord l'histoire, qui gagne forcément en authenticité à être tournée sur les lieux où elle est censée se dérouler et dans le langage de ses personnages. Ensuite le thème, pas spécifiquement français, donc qu'on peut aisément envisager d'exporter, ce qui amortit les frais de production, à condition de le tourner en anglais.
Cela paraît d'autant plus réalisable que les deux films précédents d'Arnaud Desplechin ont déjà été présentés dans divers festivals internationaux et sont sortis dans plusieurs pays. Son nom n'est donc pas inconnu des cinéphiles étrangers.



Le réalisateur


       Arnaud Desplechin s'est fait remarquer dès ses premiers longs métrages, "La vie des morts" et "La Sentinelle". Dans ce dernier, il déploie un univers particulier et une histoire atypique : une sorte de suspense décalé, où un jeune homme découvrait dans ses bagages une tête humaine et se retrouvait mêlé à des complots dont il ne savait rien.
Son troisième film, "Comment je me suis disputé (ma vie sexuelle)", une comédie de moeurs plus conventionnelle dans son propos, se penchait de manière plus large sur les comportements humains de sa génération.
Pour son quatrième long métrage, il change à nouveau d'orientation : "Esther Kahn" est un film d'époque, même si le combat de son héroïne est tout ce qu'il y a de moderne. La nouvelle éponyme qui a inspiré le film date du siècle dernier, sous la plume d'Arthur Symons.


Les acteurs



       Summer Phoenix [Esther Kahn] : américaine, née en 1978, elle a commencé à tourner pour la télévision vers l'âge de 6 ans. On la voit notamment dans un épisode d'Arabesque et plusieurs téléfilms, puis elle s'éclipse à l'adolescence. A 18 ans, après des cours d'art dramatique à New York, elle revient sur les plateaux.
A côté d'un vidéo-clip du groupe Catherine Wheel, une apparition dans la série TV "Urgences" (dans l'épisode réalisé et diffusé en direct), et quelques rôles secondaires dans des films pour ados ("The Faculty"), elle a aussi décroché des rôles plus importants dans des films indépendants comme "Salt Lake City Punk" (de James Merendino - oui je sais, c'est un élément à charge pour certains journalistes, mais bon, quand Kirk Douglas s'estime fier d'avoir fait en moyenne un bon film sur 4 tournés, hein...), "Arresting Gena" (réalisé par Hannah Weyer) et "Girl" (de Jonathan Kahn).
Dans "Esther Kahn", elle occupe le premier rôle pour la première fois de sa jeune carrière.


       Ian Holm [Nathan Quellen]: compte tenu de sa longue et fructueuse carrière, cet acteur anglais éclectique n'est plus à présenter, mais allons-y tout de même. Acteur shakespearien de formation et de vocation, il appartient durant plusieurs années à la Royal Shakespeare Company. Récompensé à de nombreuses reprises, acclamé dabs une pièce d'Harold Pinter, "Moonlight", il a aussi une carrière cinématographique fournie. Nommé aux Oscars et récompensé à Cannes pour son rôle d'entraîneur dans "Les Chariots de feu", il était également à l'affiche du premier "Alien" et du cultissime "Brazil" de Terry Gilliam (pour qui il avait déjà tourné dans "Bandits, bandits"). Inspirez à fond, on citera aussi en vrac :
"Henry V" et "Frankenstein" de Brannagh, "Greystoke", "La folie du Roi Georges", "Le 5e Elément" de Besson (si si), et il incarne même Dieu dans "Une vie moins ordinaire" de Danny Boyle. Si c'est pas du pluralisme culturel, ça...
Les fans l'attendent dans le grand projet de Peter Jackson ("Créatures célestes") actuellement en tournage, "Le Seigneur des Anneaux", un double long métrage.
Ironiquement, dans "Esther Kahn", il incarne un mauvais acteur, qui se révèle cependant être un formidable professeur.


       Fabrice Desplechin [Philippe Haygard] : en plus d'être le frère du réalisateur, cet acteur français s'est pour l'instant illustré dans deux de ses précédents fims ("La Sentinelle" et "Comment je me suis disputé (ma vie sexuelle)"), ainsi que dans "Encore" de Pascal Bonitzer. Dans "Esther Kahn", il est un critique d'art français, et surtout l'homme que choisit Esther pour expérimenter l'amour, mais qui lui en fera surtout goûter la douleur et l'amertume.


       Emmanuelle Devos [Sylvia, l'Italienne] : cette actrice française est une habituée des plateaux d'Arnaud Desplechin, puisqu'elle a joué dans tous ses films jusqu'ici (si si, tous). Elle a d'ailleurs été nommée au César de la Révélation Féminine grâce à sa prestation dans "Comment je me suis disputé (ma vie sexuelle)".
Egérie du jeune cinéma d'auteur français, on l'a aussi vue dans "Peut-être", de Cédric Klapisch, "La vie ne fait pas peur", "Artemisia", "Anna Oz", "les Patriotes", "Le déménagement", entre autres. Au théâtre, elle jouait l'an dernier "Biographie : un jeu" de Max Frisch.


Laszlo Szabo [Ytzhak Kahn] : acteur-réalisateur français d'origine hongroise. Après avoir déjà travaillé avec Arnaud Desplechin dans "La Sentinelle", il est également venu à Cannes pour présenter ses propres films.


Et aussi...


Galerie



Images du film

(ajouté le 13 juin)

(ajouté le 24 septembre) Une des affiches Esther Kahn : la nouvelle Esther Kahn :
le scénario bilingue

Samuel, Esther, leur mère, Becky et Mina Kahn (ajouté le 25 octobre 2000)

(ajouté le 12 août 2001)


Sur le tournage
(ajouté le 12 août 2001)



D'autres images sur le site officiel du film :
http://www.estherkahn.com



Au sujet du film


Le film sort en salles dans une version plus courte d'une vingtaine de minutes que la version présentée à Cannes. Ayant eu la chance de voir les deux à une dizaine de jours d'intervalle (lors de deux avant-premières à Paris début septembre. Je l'ai bien aidée, la chance, j'avoue, mais je remercie à cette occasion mon ange gardien qui a fait des heures sup'. Merci mon coeur) j'ai pensé que les plus curieux d'entre vous qui n'ont pas eu la possibilité de voir la version longue aimeraient savoir ce qui a disparu. En voici une liste (j'espère que je n'ai rien oublié).
  • au retour du bal, Becky fume en cachette et demande à Esther "Pourquoi as-tu dit à maman qu'elle n'était pas notre mère? Elle va être encore plus emmerdante demain". Pas de réponse d'Esther.
  • après avoir souhaité être vengée, Esther rêve des rues sinistres de son quartier, où flottent des costumes comme ceux qu'elle coud, portés par des baudruches flottant au-dessus du sol. Lorsque l'une d'elle s'approche trop près d'elle, se sentant menacée elle brandit son aiguille à coudre. La baudruche éclate et ne restent à terre que des costumes vides. Esther se réveille, et va voir sa mère parce qu'elle n'arrive pas à ouvrir complètement les yeux (collés par des larmes séchées?). Pendant que sa mère lui passe de l'eau sur les yeux, Esther lui dit qu'elle craint de ne pas être réveillée ("I'm afraid I'm not awake").
  • Joel et Esther retournent seuls au théâtre pour une autre représentation, après la première à laquelle ils étaient allés en groupe. Mais Esther précise bien "We don't talk, right?", au grand dam de Joel qui espérait sans doute compter plus que la pièce.
  • après avoir annoncé à ses parents qu'elle a décroché un petit rôle et qu'elle veut se lancer dans le théâtre, Esther doit négocier avec ses parents la perte que représente le fait qu'elle ne travaillera plus pour eux. Elle annonce qu'elle va leur payer une remplaçante, soit une livre par semaine. Au terme d'un calcul on ne peut plus froid, elle conclut que dans six mois, elle leur remboursera 2 livres et demi par semaine pour le temps qu'elle vivra chez eux. Son père est plutôt incertain de l'attitude à adopter. Sa mère dit sèchement que de toute façon il vaut mieux qu'elle parte parce qu'elle les freine et qu'elle est sinistre. Esther prend ça avec un sourire qui n'en est pas un, pas vraiment surprise, et plutôt confortée dans sa volonté de partir. Le marché entendu, Esther s'en va faire une livraison en disant "Un enfant, ça vaut deux livres". A mes yeux, tant pour le jeu des acteurs que pour l'intérêt de la scène dans le développement des personnages et l'avancée de l'histoire, cette scène méritait de figurer dans la version courte, mais hélas...
  • Christelle, la jeune actrice blonde, donne quelques leçons de chose à Esther lorsque celle-ci planifie sa rencontre avec Philippe Haygard et comment le séduire. Christelle explique entre autres "Eh bien je frappe à leur porte vers minuit et je dis 'C'est moi!'.". Esther acquiesce, attentive, et Christelle précise : "Esther, je plaisante voyons!"
  • les leçons de Nathan sont plus nombreuses et plus longues, centrées sur le personnage de Cordelia dans Shakespeare.
  • à la réunion où Trish propose à Esther le premier rôle dans "Hedda Gabler", Philippe, sur la demande de Trish, raconte à Esther ses "vacances" en Italie. Rendu à moitié fou par des pensées qui l'empêchaient de dormir, il a marché dans la campagne des heures avant de s'endormir en pleine nature. Les paysans ont appelé la police qui l'a enfermé. Pris d'une envie subite de s'évader, il s'est retourné contre les policiers qui l'encadraient. Pour le neutraliser, ils ont piétiné ses pieds nus avec leurs souliers cloutés. Il a finalement été rapatrié en France et s'est apparemment exilé en Angleterre suite à cela.
  • la nuit suivante, Esther se réveille près de Philippe et embrasse ses pieds mutilés, murmurant qu'il est réel (ça correspond dans la version courte au début de la scène où la voix-off dit qu'Esther a mis du temps à réaliser que les sentiments de Philippe à son égard faiblissaient, parce qu'il était toujours passionné par son jeu).
  • une autre nuit, Philippe en se réveillant la voit se passer de l'eau sur les yeux pour nettoyer ses paupières collées.



Autour du film


"Esther Kahn" - la nouvelle

Ecrite par Arthur Symons et publiée en 1905, elle est brève (environ 25 pages) et rédigée dans un style net et concis, remarquablement dépourvu de sentimentalisme (ce qui d'un certain point de vue fait écho et renforce l'aspect calculateur et dépourvu d'émotions d'Esther). C'est un ensemble de courtes scènes reliées/séparées par une étude de caractère, une analyse assez clinique des réactions et des motivations d'Esther.

A l'occasion de la sortie du film, la nouvelle a été rééditée en même temps que deux autres tirées du recueil originel ("les aventures spirituelles"), "Seaward Lackland" et "Prélude à la vie" (cette dernière étant un récit autobiographique de la jeunesse d'Arthur Symons). La nouvelle édition est préfacée par Arnaud Desplechin, et parue en poche aux éditions Mercure de France (cf. la couverture dans la galerie ci-dessus). ISBN : 2-7152-2217-3

Je ne peux que vous en recommander la lecture, tant pour le style net et concis d'Arthur Symons que pour les parallèles entre le personnage d'Esther et ce qui ressort de la personnalité de Symons dans ses autres nouvelles.

Le scénario co-écrit par Arnaud Desplechin et Emmanuel Bourdieu est très proche de l'histoire d'origine, et l'essentiel des différences concerne le développement des personnages et des milieux où ils évoluent – le quartier juif d'East End, les coulisses du théâtre, celui populaire où Esther débute, et celui plus huppé où elle est consacrée. Une partie des ajouts concernant la vie ou la personnalité d'Esther et de Philippe s'appuie sur la propre vie d'Arthur Symons et ce qu'on peut tirer de sa nouvelle autobiographique (rééditée dans le même recueil qu'"Esther Kahn").

Les principales différences par rapport à la nouvelle sont les suivantes :
  • fatiguée de se disputer avec sa mère, Esther trouve un travail dans une usine avant de se présenter à sa première audition.
  • Esther apprend son métier d'actrice grâce à Nathan Quellen, un collègue acteur juif, et non seulement grâce à Philippe Haygard.
  • dans la version longue du film, Philippe raconte une mésaventure qui lui est arrivée en Italie et l'a laissé estropié, une histoire qui en réalité rejoint un incident qu'a vécu Arthur Symons lui-même mais ne figure pas dans la nouvelle du tout.
  • Esther est si bouleversée par la trahison de Philippe qu'elle refuse de jouer, et va jusqu'à se frapper elle-même et à mâcher des morceaux de verre avant la représentation pour se rendre physiquement incapable de jouer. Dans la nouvelle, à l'opposé, bien qu'émotionnellement mortifiée, le jeu représente sa seule issue et elle se concentre totalement sur son rôle, seule manière pour elle d'échapper à sa souffrance.


"Hedda Gabler" dans "Esther Kahn"

Le triomphe sur scène d'Esther, et la fin de sa quête, ont lieu lors de la première représentation d'"Hedda Gabler", où Esther incarne le personnage principal, pour la première fois dans un théâtre important de Londres. Dans la nouvelle d'Arthur Symons, c'est dans une pièce écrite par Philippe Haygard qu'elle se révélait. Dans le film, Philippe n'est que le traducteur de la pièce. Le changement n'est pas innocent. Les deux personnages peuvent être rapprochés de par leur indifférence à ce qui les entoure, à commencer par les gens. Hedda est un miroir déformé de ce qu'Esther aurait pu devenir si elle n'avait trouvé dans le théâtre un exutoire, et un terrain d'entente ou de communication avec d'autres personnes. Toutefois, là où Hedda est délibérément cruelle, plus par désoeuvrement que par méchanceté - ce qui n'est pas mieux -, Esther n'est qu'absente. La seule chose qui semble (parfois) motiver Hedda est l'attente d'un moment de beauté dans une vie qu'elle trouve vulgaire.


"Hedda Gabler" par Henrik Ibsen

Hedda, fille du général Gabler, revient chez elle après un long voyage de noces avec son mari Jörgen Tesman. Elle se montre assez odieuse avec la tante Juliane de son époux, que par ailleurs elle semble tenir en piètre estime. Il est vrai que celui-ci a passé l'essentiel de leur voyage de noces plongé dans les livres pour décrocher un doctorat, et qu'il compte obtenir un poste de professeur afin d'assurer à Hedda le train de vie auquel elle est habituée. Thea Elvsted, la deuxième femme du préfet, et pour qui Jörgen avait jadis un faible, vient leur demander de veiller sur Ejlert Lövborg, un ancien camarade de Jörgen - également ancien ami d'Hedda, à l'insu des autres -, qui vient de s'installer en ville. Elle craint qu'il ne sombre à nouveau dans la débauche qui avait ruiné ses espoirs universitaires, avant qu'ils ne se rencontrent. Hedda comprend que Thea compte quitter son époux et assister Ejlert, qui grâce à elle a recommencé à étudier et publier. En jouant sur sa fierté et l'inquiétude de Thea, elle incite Ejlert à accompagner son mari à une soirée "entre hommes" organisée par leur ami commun, le juge Brack. Comme c'était prévisible, Ejlert replonge, et perd en revenant le manuscrit qui devait définitivement asseoir sa carrière, co-écrit avec Thea. Lorsqu'il vient lui exposer son drame, Hedda s'abstient de lui révéler que Jörgen l'a retrouvé. Il décide de rompre avec Thea, incapable de lui dire la vérité, et certain d'être définitivement perdu. Hedda ne fait rien pour le détromper, et au contraire, lui offre un des pistolets avec lesquelles elle s'entraîne couramment, afin qu'il puisse finir en beauté. Quand Jörgen revient, Hedda a brûlé le manuscrit, par amour pour son mari pense-t-il (on suppose que c'est plutôt par jalousie devant l'oeuvre commune de son ex-amoureux et de sa nouvelle compagne, ou bien pour que la gloire renaissante d'Ejlert n'empêche pas son mari d'obtenir le poste qui lui vaudra un bon statut). Plus tard, Thea revient à la maison Tesman, s'inquiétant du sort d'Ejlert. Le juge Brack vient leur annoncer qu'il est mort par balles. A Hedda, il raconte qu'en fait de suicide il s'est fait tirer dessus par la courtisane chez qui il avait passé la nuit, et qu'il accusait du vol de "son enfant" (le manuscrit). Elle semble bien plus dépitée par le côté sordide de cette fin que touchée par la mort de son amoureux d'un temps. Le juge Brack a reconnu le pistolet que portait Ejlert, et la menace à mots couverts de faire éclater le scandale s'il révèle à qui appartient l'arme. Jörgen (inconscient des intentions de Brack) et Thea de leur côté décident d'essayer de reconstituer l'oeuvre d'Ejlert d'après les notes qu'il a laissées, ce qui devrait leur prendre de longues soirées d'études. A la perspective d'être prise à ce piège et à la merci de Brack, Hedda retourne le pistolet contre elle-même.



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