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Libération, samedi 20 et dimanche 21mai 2000
Découverte : Summer Phoenix, actrice dans "Esther Kahn"
Son prénom est magnifique. L'été (summer), comme celui de l'amour, qui à la fin des années 60, enflamma une génération de jeunes idéalistes, dont les parents de la jeune fille, couple hippie émigré sur la côte californienne. Le phénix, comme l'oiseau mythologique, qui brûle et renaît, comme Esther Kahn, l'héroïne du film d'Arnaud Desplechin, comédienne enfiévrée qui se consume dans la vie et se recompose sur scène, par la grâce étourdissante de sa jeune interprète.
Vêtue de rose sur la plage du Grand Hôtel, Summer, 22 ans, est timide et jolie. Extrêmement concentrée, elle réfléchit en silence avant de répondre à chaque question et se prend parfois la tête entre les mains : "Mon agent et moi avons adoré le scénario d'Arnaud. Puis j'ai vu Comment je me suis disputé , que je trouve génial. Le personnage d'Esther m'attirait par sa détermination, l'exigence de sa quête. Moi, comme comédienne, je ne vis pas les choses de la même façon. Esther pense que la vie n'est jamais aussi intense que lorsqu'elle est sur scène, que tout ce qu'elle éprouve dans son existence doit lui servir à jouer. Même si j'aime beaucoup mon métier, je ne vais pas aussi loin. Lorsqu'un film est fini, je me dis parfois que c'était génial, parfois que c'était horrible, mais en tout cas que c'est terminé."
Pourtant, la vie de Summer, comme celle de ses frères et surs River (décédé en 1993), Joaquin, Rain (seule Liberty n'est pas devenue comédienne) se confond avec la pratique de la comédie. "J'ai débuté dans une publicité Kodak à trois ans. Je n'ai donc jamais vraiment eu le loisir de me demander si j'avais envie d'être comédienne. J'ai enchaîné sur des séries télé. Mais de 8 à 16 ans, j'ai arrêté." Depuis, elle a tourné une demi-douzaine de films indépendants, puis The Faculty de Roberto Rodriguez et, enfin, son premier grand rôle dans Esther Kahn. Ce qu'elle attend de son métier? "J'ai envie d'exprimer ce que ressentent les gens, de les aider à se comprendre, et puis surtout les émouvoir." Quand on lui dit qu'elle est bouleversante dans le film, elle se lève et vous embrasse longuement en susurrant : "You're so kind." Nous apprendrons plus tard, un peu déconfit, qu'elle a fait de même avec nos confrères. Définitivement, Summer est amour.
FranceSoir, samedi 20 mai 2000
Compétition officielle. Elle est Esther Kahn dans le film de Desplechin.
Ses yeux sont ambrés, sa voix grave, sa maturité évidente. Summer Phoenix, 22 ans, sur de feu River, porte sur ses épaules de soie Esther Kahn le film d'Arnaud Desplechin :"Il cherchait une américaine ou une anglaise, j'ai auditionné pour le rôle à New York. Je voulais le rôle, j'ai attendu 7 mois sa réponse."
Esther Kahn est renfermée, aride même. Summer Phoenix est lumineuse, comme son prénom ("printemps" en anglais [Note de l'auteur du site : en fait Summer signifie "été", vous aurez rectifié de vous-même]) : "Nous avons pourtant beaucoup en commun : cette quête d'identité, cette traque du rêve. Là où nous différons, c'est qu'être actrice n'est pas le seul but de ma vie. J'aime la vie, j'aime l'amour, j'aime ma famille, j'aime la musique."
Melle Phoenix fait du cinéma depuis toujours, des petits films indépendants "dont elle ne se souvient même pas des titres". Esther Kahn est son premier film comme premier rôle : "il ne me vient même pas à l'idée que je pourrais recevoir un prix. Je ne le mérite pas. Je n'ai pas encore assez travaillé."
De toute façon, cette fille attachante ne rêve ni de gloire, ni de Hollywood, ni d'Oscars. Elle vit en Floride, adore ses neveux et évite de parler de cinéma avec son frère Joaquim [NB : Joaquin, avec un N. Je sais, je chipote.] (lui aussi en compétition avec The Yards) : "J'aimerais avant tout réussir ma vie." Sa mère, qui la couve du regard, approuve avec un sourire aimant.
Les Inrockuptibles N°244, 23 au 29 mai 2000
Est-ce la fatigue extrême de cette fin de festival ? En rencontrant Summer Phoenix, on a le sentiment que fusionnent dans son visage ceux de Samira Makhmalbaf et de Jennifer Connelly, croisées quelques jours plus tôt. Avant l'entretien, on rêvait plutôt à sa possible ressemblance avec River, l'aîné de la fratrie Phoenix (Mike dans My Own Private Idaho, disparu en 1993), Joaquin (présent à Cannes pour The Yards), Rain (Even Cowgirls Get The Blues), voire Liberty (Kate's Secret). A l'arrivée, Summer Joy Phoenix est aussi belle et fraîche que son nom le suggère. On comprend qu'Arnaud Desplechin soit allé la chercher jusqu'en Floride pour incarner son Esther Kahn, rôle-miroir d'actrice en devenir. On a rarement vu une Américaine de 22 ans ressembler moins à une Américaine de 22 ans. L'explication vient peut-être de son origine russo-hongro-juive du côté de sa mère, ou encore de son éducation très " j'ai fait hippie partout ", nourrie de manifs anti-nucléaires et de galettes biologiques. A la question " Que désires-tu dans le futur ? " posée à son personnage dans le film, Summer répond : " La paix de l'esprit, le bonheur, l'amour. " Si on lui rétorque que le métier de comédienne n'est peut-être pas la meilleure garantie, elle acquiesce : " Tourner un film, c'est devenir fou pendant deux ou trois mois. Après il faut six mois pour aller mieux. " Ce à quoi elle ajoute immédiatement, de peur d'avoir été mal comprise : " Le métier de comédienne est un luxe incroyable. " Elle pourrait ne pas s'en rendre compte puisqu'elle a commencé à 3 ans dans des pubs, puis des séries télé. " Je n'ai pas eu le temps de me demander si j'avais réellement envie de faire ce métier. C'était là, c'est tout. Mes frères et surs le faisaient aussi. Ma vraie passion, plus jeune, c'était le piano classique. J'ai même fait une crise : je n'ai plus voulu tourner entre 8 et 16 ans. Là, depuis deux ans, je commence à apprécier vraiment ce travail. " Et pour ça, il a fallu le rôle d'Esther, son engagement, son intransigeance, son obstination. " Pour interpréter Esther, la seule chose que je me suis interdite, c'est la peur. " Son portable sonne : c'est son frère Joaquin qui arrive à Cannes. " Nous sommes très proches. Je peux même dire que c'est mon mentor. Je trouve que c'est un acteur passionnant. Dans Gladiator, il vous fait comprendre très subtilement comment son personnage est devenu aussi méchant. " Après son tabac sur la Croisette, Summer ne montre pas d'inquiétude particulière à propos de son possible devenir-star. " J'avais 15 ans quand River est mort. Nous avons été traqués par les paparazzi. Mes parents ont beaucoup souffert. Mais c'est comme un vaccin : maintenant, je ne sens plus rien quand j'entends les flashs crépiter. "
Les cahiers du cinéma N°547, Juin 2000
Summer Phoenix, seule véritable apparition de Cannes 2000, fume des American Spirit. Elle a 22 ans, un visage anti-classique, des yeux et des cheveux couleur de cuivre accentués par des sourcils très noirs, et une voix aux accents de rocaille, celle d'Esther Kahn, cette femme-caillou au cur de lave (voir la scène de baiser où un jeune garçon prend en plein bas-ventre tout ce qu'Esther sera, plus tard, capable de donner sur scène). Si elle a commencé à l'âge de trois ans, interrompu une première fois sa carrière à douze pour " nager dans les cascades et faire du cheval en Amérique Centrale pendant quatre ans ", sa présence dans Esther Kahn possède la grâce abrupte d'une première fois. " Ce cinéaste français cherchant une Américaine pour jouer une fille d'immigrants juifs dans l'East End londonien du XIXe siècle était la bizarrerie la plus excitante que j'aie jamais entendue. Les essais ont été peu orthodoxes. Nous nous sommes vus chaque jour pendant trois jours, il me donnait à jouer des scènes de Tess, de Tromperie, le roman de Philip Roth, de Bergman. Le jour de mon arrivée à Londres, il a organisé une projection de l'Enfant Sauvage de Truffaut, puis, peu après, de Monica de Bergman. " La blancheur d'Esther n'était-elle pas, parfois, douloureuse pour l'actrice ? L'affective Summer ne ressentait-elle jamais le besoin de se révolter, d'envoyer balader toute cette retenue ? " Je savais que le moment de l'explosion allait venir, je me réservais pour lui. Et puis, hors caméra, je ne me retenais plus, tout sortait. L'autre versant de la générosité et du génie d'Arnaud Desplechin consiste aussi à vous contrarier sans relâche. Les quatre mois de tournage ont été éprouvants (not peaches and cream), très durs. Vraiment durs. " Pensive, Summer Phoenix est tirée de sa rêverie par l'arrivée inopinée, sur la plage, de deux jeunes hommes. De surprise, elle tape un grand coup sec sur la table et nous abandonne pour se jeter au cou de l'un d'eux. Le deuxième s'approche et prend la place de Summer, face à nous. " What was the question ? " demande-t-il, lunettes de soleil rouges, visage pas mal recousu, impeccable. C'est Joaquin Phoenix, très fier de présenter à Cannes The Yards de James Gray, un film qu'il tient pour le meilleur de tous ceux qu'il a tournés. Summer toujours affairée ailleurs, son frère nous parle d'elle. " Je tournais Gladiator à Londres lorsque Summer y faisait Esther Kahn. Bien sûr elle a travaillé dur, et seule. Mais pour moi, il n'y a pas pire signe sur un tournage que quand tout le monde vous tape sur l'épaule en vous disant : bravo, super. Je ne préconise pas la torture, mais il faut être constamment en état de recherche. C'est ce par quoi Summer passait avec Esther Kahn : une quête infinie de moments parfaits. "
Le Nouveau Cinéma, N°11, septembre 2000
Au Festival de Cannes, ils étaient deux : Summer, venue défendre les couleurs d'«Esther Kahn», d'Arnaud Desplechin, et Joaquin, son frère, interprète de « The Yards », de James Gray. En interview, Summer s'amusait à répondre impromptu aux questions posées à Joaquin et vice versa. Manière polie de dire à la presse le peu de cas qu'on fait de la célébrité dans la famille Phoenix. Blasée, brûlée, Summer, 22 ans, visage intrigant de latino californienne, est formelle: « J'avais 15 ans quand mon frère, River [l'un des interprètes de « My Own Private Idaho », disparu en 1993, NDLR], est mort. Nous avons été traqués par les paparazzi. Mes parents en ont beaucoup souffert. Aujourd'hui, c'est comme un vaccin: quand j'entends les flashs crépiter, je ne sens plus rien. » Immunisée contre les projecteurs et quasi insensible au statut de comédienne, Summer (prénom aux consonances hippies d'une enfance archifolklorique) a la grâce des élus et leur indifférence. Etre, paraître : depuis l'âge de 3 ans, elle ne fait pas la différence : « J'ai débuté dans une publicité Kodak, j'ai enchaîné avec des séries télé. Mes frères et mes soeurs étaient comme moi. » Chez elle, jouer est une seconde nature. Pas une vocation. Quand on lui demande de dessiner l'avenir, Summer Phoenix trace des traits sur la table comme les enfants promènent leur doigt sur une vitre embuée: « Je n'ai pas vraiment décidé. » D'Esther Kahn, l'héroïne du film de Desplechin, Summer a la violence contenue et la distance des grandes. Mais refuse de partager sa souffrance. « Quand un film est fini, je me dis parfois que c'était génial, parfois que c'était horrible, mais en tout cas que c'est terminé. » Le plus joli souvenir qu'elle garde du film : avoir été choisie par un Français rencontré à Londres qui lui a fait découvrir « l'Enfant sauvage », de François Truffaut, et « Monica », d'Ingmar Bergman, en lui demandant de réciter des textes de Philip Roth. « Drôle de rencontre », dit-elle. Sur le plateau, Desplechin n'a pas été commode. Elle ne lui en tient pas rigueur. A quand le prochain film ? Summer, évanescente, a l'insouciance des grandes filles sans histoire. « On verra... »
CinéLive, N° 39, octobre 2000
Elle arrive, blonde comme un soleil floridan, jouant innocemment d'un éblouissant regard caramel marbré de vert. KO par battement de paupière, on se relève et on lui demande une explication sur cette décoloration inattendue. "Je sors d'un film atroce et je ne voulais surtout pas qu'on me rappelle pour des prises supplémentaires. Là, je ne suis plus du tout raccord, c'est parfait." Sans hargne ni rancur, l'anecdote ainsi racontée en dit long sur l'émancipation de la énième branche de l'arche de Noé qu'est la famille Phoenix, qui nous a déjà donné River, Rain et Joaquin. "Et Liberty aussi, mais elle est bien trop occupée à aimer ses enfants pour faire du cinéma." Le spectacle, c'est dans les gênes du sang familial, qui irrigue un clan hippie et libertaire. Les gosses passeront sous les spotlights les uns après les autres sans trop se poser de questions. Summer, la cadette, comme les autres. Après une interruption de cinq ans "pour cause d'isolation du reste du monde dans les jungles d'Amérique Centrale", elle rentre aux Etats-Unis à 16 ans et découvre Joaquin dans Prête à Tout. C'est la révélation. Mais la route sera longue jusqu'au casting d'Esther Kahn, pour lequel Arnaud Desplechin a déjà épuisé une paquebotée de prétendantes. De pimpette pour teenage-movies polissés, voilà Summer propulsée pasionaria théâtrale du début du siècle, intériorisée et sauvage, dans un pur film d'auteur français. "J'ai flippé quand j'ai compris où je m'engageais. Mais j'adorais l'histoire et j'avais une pleine confiance en Arnaud. C'est un type génial, passionné. Pourtant, quand j'ai vu le film fini, je n'ai pas su quoi lui dire. Ce n'est qu'en y repensant que tout s'est magnifiquement éclairé." Effondrée à l'idée des scénarios de films pré-marketés que l'on s'acharne à lui soumettre aux Etats-Unis, Summer se verrait bien poursuivre une carrière européenne, plus en phase avec ses ambitions. "Et qu'on ne me dise pas que je crache dans la soupe : je n'ai pas encore la soupe!" Plaçant Mike Leigh au top de ses réalisateurs préférés ou racontant son émotion devant le Pickpocket de Bresson ("Il faut se faire violence pour tenir jusqu'au bout, mais la récompense est énorme"), Summer se doute bien de son inadéquation aux formatages actuels. "Je ne suis qu'émotions. Je veux tout donner à tout le monde, être ici et maintenant à chaque instant de ma vie. Mais je sais que ça ne se passe pas comme ça." If only
Studio Magazine N°160, octobre 2000
Elle fut l'une des révélations de Cannes grâce à sa performance époustouflante dans Esther Kahn. Après River et Joaquin, elle place une fois de plus le nom de Phoenix au zénith. Portrait.
Quand l'été fut venu, Summer avait changé... Celle qu'on a découverte brune en mai à Cannes dans Esther Kahn, d'Arnaud Desplechin, arbore en ce mois de septembre une chevelure blonde. Mais on retrouve immédiatement sur son visage et dans son regard noir cette intensité qui, à 22 ans, lui a permis de sublimer ce rôle d'une jeune fille vivant dans le Londres du XIXe siècle, au cur d'une famille d'immigrés juifs et décidant, envers et contre tous, d'accomplir son rêve: devenir actrice.
Ce rêve n'a sans doute jamais vraiment été celui de Summer Phoenix, tant ce métier semble inscrit en elle depuis toujours, avant même qu'elle ait eu l'occasion d'y penser. "Avec mes frères et mes soeurs, lorsque nous étions enfants, nous chantions dans les rues de Los Angeles pour gagner de l'argent. Et tout naturellement, on a glissé de cet état de chanteur des rues à une carrière artistique." D'ailleurs, elle a 9 ans quand, après quelque téléfilms, elle tourne son premier long métrage, Russkies de Rick Rosenthal (inédit en France), dans lequel elle joue la soeur de... son propre frère, Joaquin. La famille a toujours tenu une place primordiale dans sa vie. Petite dernière des cinq enfants Phoenix (voir encadré), dès qu'elle évoque ses frères et soeurs, son cur s'emballe. "Ils seront toujours mes meilleurs amis, dit-elle. Joaquin, par exemple, habite juste en face de chez moi à New York et on se voit tous les jours." Ceux qui sont tombés sous le charme de cette lumineuse actrice dans Esther Kahn ne remercieront jamais assez le Commode de Gladiator. "A 12 ans, raconte Summer Phoenix, j'ai tout arrêté. J'en avais assez, je suis partie vivre une autre vie en Amérique centrale, près de la nature... Quatre ans plus tard, je suis revenue et me suis installée à New York. Juste au moment où sortait le film de Gus Van Sant, Prête à tout, dans lequel jouait Joaquin. Cela a été un véritable choc! C'est vraiment la performance de mon frère qui m'a redonné l'envie de ce métier. Il est mon mentor. Ses idées, ses pensées m'inspirent au quotidien. Pour Esther Kahn, je me moquais pas mal de ce que les autres pensaient, du moment que lui avait aimé." Elle considère déjà Esther Kahn comme le rôle de sa vie
Esther Kahn est le premier premier rôle de Summer Phoenix, qui, depuis son retour en 97 dans Arresting Gena, a enchaîné les participations dans des petits films indépendants, inédits chez nous. "C'est mon agent qui m'a parlé du film d'Arnaud, se souvient-elle. J'ai adoré son scénario. L'histoire m'a bouleversée et j'aimais tellement le personnage d'Esther... Arnaud venait quatre jours à New York pour le casting, mais je n'ai pu lui parler que dix minutes lors de notre premier rendez-vous. Je ne sais pas pourquoi, j'étais sûre qu'il me détestait! Ça ne m'a pas empêchée de remonter en larmes voir le directeur de casting pour lui dire que je mourais d'envie d'être dans ce film. Et il m'a rassurée: Arnaud m'avait retenue pour des lectures." Trois auditions plus tard, elle entendra le oui définitif, mais... six jours seulement avant le début du tournage. "Cela laisse peu de temps pour travailler, mais de toute manière, je ne voyais pas comment me préparer à ce qui m'attendait! Je n'imaginais vraiment pas où tout cela allait me mener. À la demande d'Arnaud, j'ai juste visionné L'enfant sauvage de Truffaut et Monika et le désir de Bergman, pour m'en inspirer." Pour éclairer son chemin, elle s'appuie aussi sur la précision de Desplechin, dont le travail laisse peu de place à l'improvisation. "Arnaud est un vrai perfectionniste, mais, justement, c'est un confort incroyable pour une comédienne." Pendant ce tournage, et malgré l'exigence requise, Summer avoue n'avoir jamais ressenti de pression, mais se souvient de moments complexes, comme lorsqu'elle joue Esther interprétant Hedda Gabler sur scène. "Là, c'était le chaos dans ma tête. Je ne savais plus qui j'étais: moi, Esther, ou Esther jouant Hedda. Pour ces 15 minutes de film, on a tourné 14 jours pour autant de crises de nerfs." A-t-elle trouvé là des réponses aux questions que, dans le film, Nathan, le professeur, pose à Esther, comme l'impossibilité de jouer la souffrance sans avoir souffert? "C'est impossible de répondre juste par oui ou non. Je pense qu'on ne peut pas jouer de manière réaliste un sentiment qu'on n'a pas ressenti. Mais on ne va pas mourir pour jouer un mort ou coucher avec son père pour jouer un inceste!" Plus que des solutions théoriques, Summer a trouvé sur le tournage d'Esther Kahn de nouvelles méthodes de travail. "J'ai appris à ne plus prendre les choses littéralement. Quand tu lis dans un scénario: "Elle dit, de manière condescendante...", spontanément, tu essaies de jouer la condescendance. Arnaud m'a montré qu'il fallait essayer de jouer le contraire. Cela offre un éventail de jeu tellement plus large." Avec une énergie incroyable, elle pourrait parler des heures d'Esther Kahn. Beaucoup plus que des deux longs métrages qu'elle a tournés depuis et dont elle s'avoue peu fière. À l'entendre, son rêve de comédienne est derrière elle. "Après Esther Kahn, je pourrais tout arrêter!" assure-t-elle. On ne veut pas la croire, d'autant qu'elle évoque immédiatement une autre envie, née d'une discussion avec son ami, qui l'imaginait dans le rôle d'une amnésique. "C'est vrai, ça me plairait de jouer ainsi plusieurs personnages en un seul." En attendant qu'un réalisateur comble ce désir, elle s'apprête à retrouver Pascal Caucheteux, le producteur de Desplechin. Avant, elle glisse juste une dernière confidence. Les mots que la petite fille qu'elle fut dirait à l'actrice qu'elle est : "Amuse-toi, essaie d'apprécier davantage chaque instant."
Encadré : Summer, 22 ans, est la benjamine des enfants Phoenix. L'aîné River (célèbre avec My Own Private Idaho) est mort en 1993 à 23 ans. Suivent Rain, 27 ans (vue dans Even Cowgirls Get The Blues), puis Joaquin, 26 ans, (- dont l'autre prénom est Leaf -, qui a explosé dans Gladiator), et enfin Liberty, 24 ans, la seule à ne pas faire carrière au cinéma.
Numéro, N° 17, octobre 2000
Un prénom solaire pour un rôle lunaire, Summer Phoenix, I'Esther Kahn du film de Desplechin, a grandi à l'ombre de Hollywood. Elle illumine aujourd'hui la toile.
Pourquoi elle? Pourquoi Arnaud Desplechin a-t-il choisi Summer Phoenix, californienne de vingt-deux ans élevée au lait bio, au grand air et aux grands principes, pour incarner Esther Khan, immigrée juive sombre et solitaire de l'Angleterre crachine fin XIXe siècle ? Comment a-t-il vu chez la cadette de la Phoenix family - célèbre pour son chapelet d'enfants stars et son style de vie idéalistico-hippie-écoute-tes-désirs - l'incarnation de son héroïne calculatrice et froide, jeune comédienne qui, triomphant pour la première fois sur scène, libère des sentiments jusqu'alors étouffés, et manque de se brûler ?
Une chose est sûre. Désespérément à la recherche d'Esther, le réalisateur a quitté Paris et la moitié de son sérail (Marianne Denicourt, Thibault de Montalembert...) pour gagner Londres et auditionner des centaines de jeunes actrices anglaises. Toutes recalées. C'est beaucoup plus loin, sur la côte Est des Etats-Unis, qu'il a fini par trouver son interprète. Laquelle, sortie de nulle part ou presque, a su magistralement composer un personnage qui lui est aussi étranger que la Lune au Soleil.
Solaire, Summer l'est autant que son prénom. Il fallait la voir poser, lors du dernier Festival de Cannes, enlacée avec Maggie Cheung, sous l'il attendri de journalistes au bord des larmes. Mais d'Esther, elle a pourtant la beauté lunaire. Elle en a aussi les failles. Car derrière l'image d'un bonheur forcené se profile une tragédie personnelle. Il y a sept ans, River, l'aîné de la fratrie Phoenix, qui compte aussi Rain, Joaquin, et Liberty (la seule à avoir résisté aux sirènes des plateaux), disparaissait d'une overdose. Un destin étrangement similaire à celui qu'il interprétait dans My Own Private Idaho, et qui l'a élevé au rang d'icône sacrifiée.
Mais aujourd'hui, enceinte d'un jeune acteur du nom d'Affleck (pas Ben, l'autre) [Note de l'auteur du site : "l'autre", c'est Casey, mais l'annonce de la grossesse devait être un peu prématurée, vues les photos de Summer prises en mars 2001 aux Screening Actors Awards - cf les The Rain and Summer Phoenix Pages], Summer prêche sa félicité retrouvée, tel un message apostolique. Peut-être, en fait, qu'Arnaud Desplechin a vu en elle une bonne étoile pour Esther.
Véronique Dupont: Esther Khan est actrice comme vous, mais, à part ça, elle semble totalement à l'opposé de vous. Vous vous trouvez quand même des points communs ?
Summer Phoenix : Il y a ces petites émotions que tout le monde partage et auxquelles je peux m'identifier. Et puis, Esther est juive et je suis juive. Mais effectivement, nous sommes incroyablement différentes: je suis passionnée et extravertie alors qu'elle a peur de montrer ses émotions, de les laisser couler. Je suis plus libre avec mes sentiments. J'ai grandi dans une famille qui m'encourageait à exprimer tout ce que je pouvais ressentir, et à considérer cela comme un acte de vie, que ce soit heureux ou douloureux.
Ça a été difficile de la comprendre ?
Quand j'ai lu le script, je pensais savoir qui elle était, une belle jeune fille qui cherche désespérément qui elle est, et je suis tombée amoureuse d'elle. Mais, au début du tournage, j'ai réalisé qu'il y avait certaines choses que je n'avais pas captées au premier abord, et Arnaud m'a aidée à créer cette personne à l'écran. La façon dont elle était traitée par sa famille, par la société, en tant qu'immigrée juive; le fait qu'ils étaient parqués dans certains quartiers de la ville. C'est quelque chose dont elle avait honte et qui affecte profondément son identité. Pour elle, jouer Hedda Gabler, c'est comme une seconde naissance. Pour moi, l'interpréter, c'était comme jouer pour la première fois.
Vous dites que vous êtes juive. Avez-vous eu une éducation religieuse ?
Ma mère et ma grand-mère sont juives, mais mon père ne l'est pas, et mes parents sont tous deux des missionnaires chrétiens. J'ai donc eu les deux côtés. Avec moins de judaïsme que de christianisme. Et tout ça d'une façon pas très orthodoxe. Mais il y a une morale commune aux deux, c'est que vous devez aimer vos frères et surs, et que ce que vous donnez, la vie vous le rend. C'est une certitude qui affecte chaque parcelle de mon existence. C'est ce qui m'empêche de me sentir seule quand je suis seule. J'ai toujours énormément d'amour en moi.
Vous ne vous sentez jamais seule ?
Jamais.
C'est grâce à la religion ?
Je ne sais pas si c'est la religion ou la foi dans des croyances, dans le fait que nous sommes des enfants de Dieu et qu'au-dessus de ce monde déchu quelque chose veille sur nous. Je ne suis jamais tombée à genoux pour prier. Je suis toujours restée ouverte à ce qui m'arrivait. Et j'ai toujours trouvé le salut.
A part ce contexte religieux, est-ce que vos parents vous ont donné une éducation très culturelle ?
Non, ils m'ont appris à manger végétarien ! Nous n'étions pas très exposés au cinéma parce que nous étions très pauvres. On chantait parfois dans les rues à Hollywood pour aider à boucler les fins de mois. J'ai commencé à apparaître dans des pubs quand j'avais deux ou trois ans. Il n'y avait pas de Noël ou d'anniversaires, parce que nous n'avions pas assez d'argent pour ça. Puis ma mère a trouvé un travail de secrétaire à la chaîne NBC, pour un directeur de casting. Il nous a présentés à un agent. Elle seule était d'accord pour nous prendre tous les cinq. Et elle l'est toujours aujourd'hui.
Pourquoi vos parents ont-ils choisi de s'installer à Hollywood, s'ils étaient attirés par un style de vie "nature" ?
Je crois que l'idée de départ, c'était d'aller là-bas parce que c'est de là que nous pouvions toucher le plus de monde pour faire entendre ce que nous avions à dire. J'étais très jeune à l'époque, je ne comprenais pas très bien ce que ça voulait dire, parce que, pour toucher des centaines de milliers de gens, il faut atteindre le statut qui leur donne envie de vous écouter. Après, il fallait aussi pouvoir gagner sa vie. Quand j'étais toute petite, nous habitions à Los Angeles, mais nous partions souvent à la campagne, ou nous suivions mon frère sur ses tournages. Nous avons déménagé et loué une grande ferme dans nos moyens. Mes parents voulaient gagner de l'argent à Hollywood pour ensuite partir vivre ailleurs. Mais les choses ont changé avec le temps. Les enfants ont grandi. Nous sommes maintenant des individus à part entière, avec leurs propres désirs et leurs propres besoins.
Ces déménagements, c'est ce qui fait que vous êtes maintenant si proche de votre famille ?
Comme on allait dans de petites écoles, on était toujours ensemble, dans la même classe, avec le même professeur. Nous comprenions qu'il fallait nous soutenir les uns les autres. On s'entend tous très bien. Mon frère, mes soeurs et mes parents sont mes meilleurs amis.
Maintenant que vous êtes établis dans le milieu du cinéma, est-ce que vous pensez que le monde a entendu votre message ?
Mon frère a touché beaucoup de gens. Il avait atteint le statut qui lui donnait la possibilité d'être écouté. Et il avait vraiment de belles choses à dire. Mon autre frère suit ses traces.
Avoir accès au luxe, à l'argent, ce n'est pas en contradiction avec les idéaux de votre enfance ?
Vous savez, je galère toujours! Je déteste avoir à le dire, mais j'accepte encore des jobs que je n'ai pas vraiment envie de faire. Ce qu'il y a aussi, c'est qu'on s'habitue à un style de vie qui n'est pas forcément en phase avec l'argent qu'on gagne. Mais ce qui compte, ce n'est pas ce que je gagne, c'est ce à quoi je crois, et ce que je suis.
Pensez-vous qu'être devenue actrice est un choix de votre part ou que c'est une circonstance de la vie ?
Au début, ce n'était pas un choix. A douze ans, je suis partie vivre en Amérique du Sud avec mon père. J'ai nagé dans des chutes d'eau, couru sur des plages, monté des chevaux et, quand j'en ai eu assez, j'ai décidé de revenir et de renouer avec le business.La disparition de votre frère River vous a-t-elle donné envie, à vous et vos frère et soeurs, de laisser tomber ce métier?
Au début, oui. Ensuite nous avons décidé de continuer, parce que c'est un métier qu'il aimait énormément. J'ai grandi en regardant ses films. J'aimais beaucoup ce qu'il faisait. Ca a changé ma vie: le voir dans la peau d'autres personnages, ça m'a inspirée et j'ai eu envie de faire la même chose. Vous savez, il y a le business et tout ça, mais ce qu'il y a derrière est extrêmement gratifiant.
Après avoir parlé autant d'amour, est-ce que Summer est amoureuse ?
Summer est follement amoureuse !
Alors je vous souhaite bonne chance pour tout et surtout pour le film. Je ne vous l'ai pas dit avant, mais je vous ai trouvée géniale.
[Silence.] Merci, ça me touche beaucoup. Et j'espère que vous ne vous sentirez jamais seule.
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